Paris. Rue de Quincampoix. Je fais le pied de grue dans mes chaussures de fille devant le restaurant. J'attends des amis. Je suis un peu tendue, parce que je sais que je vais passer une soirée extra-ordinaire, au sens propre du terme. Je viens manger dans ce lieu à la mode qui s'appelle "Le resto dans le noir" et pour cause : on y mange... dans le noir. Aucune source de lumière un point c'est tout. Le but est, outre le côté ludique et étonnant de la chose, de se rendre compte, un repas durant, de ce que peut signifier d'être aveugle. Dans le vestibule d'entrée, on vous demande de vous plier au petit rituel : poser toutes vos affaires dans un casier à l'entrée, et surtout portable, montre... en bref, tout ce qui serait susceptible de vous donner un repère lumineux. Puis il faut faire sa sélection pour le menu : 3 entrées, 3 plats et 3 dessert au choix. Ou pour les plus aventureux le menu surprise. Bien entendu, nous sommes venus pour jouer le jeu, nous choississons tous le menu surprise. "Comme 80% des clients" nous rassure-t- on.

Une fois prêts, un serveur (aveugle) vient nous chercher. A la queue leu leu, chacun la main sur l'épaule de celui qui nous précède, nous passons un premier SAS, puis de lourds rideaux et enfin, nous voici dans la salle. On ne nous avait pas menti. Il fait noir. Très noir. Aucun moyen de se repérer. On est pris directement dans un brouhaha digne d'un concert de Johnny au stade de France ("les gens ont tendance à parler plus fort, pour compenser, pour se rassurer"). Je tâtonne un peu dans le noir, à la suite de mon ami. Il me semble entendre qu'il y a une marche et de fait, j'avance, la trouille au ventre de tomber. Mais non. On nous place alors  autour de la table. Les rires alentour rassurent. Une fois assise, de suite, ça va mieux. Je cherche des repères. Mes couverts, mon verre. Je ris. Mes amis aussi. Peu à peu l'atmosphère se détend. On se parle beaucoup de ce que l'on ressent, comme un besoin incompressible, on met des mots, faute de pouvoir poser un regard. On prend à partie les voisins, on échange des prénoms, de table en table et on se pose des questions. Parfois la voix du serveur : "je vous apporte le pain" "voici le vin"... Il n'y a plus de notion d'intimité A tout moment, une voix sortie de nulle part nous répond, alors que l'on ne s'adressait pas à elle. Mais tout prêt eà rire : se servir un verre dans le noir, je vous assure, ce n'est pas une mince affaire. Même passer la panière, "Ma main est à peu près là... euh au milieu de la table... au niveau de ton visage ???"...

Puis arrive le plat. On cherche un indice, à l'odeur, au toucher, au goût... Ma fourchette remonte à ma bouche, vide. Eclats de rire. Ce soir, poisson riz et petits légumes. Tous les 15 jours, le menu surprise change. Je commence à être un peu oppressé. Ce soir je suis fatiguée, et l'étrangeté de l'expérience commence à me peser. Une de mes amies n'arrête pas de répéter que c'est génial. Autour de nous, le bruit varie au gré du monde qui se bouscule dans la salle. Quelqu'un me frôle : on ramène un groupe dehors, on dirait un groupe d'enfants qui sort de la classe d'école. Peu à peu je me détends. Le dessert est servi, mais pour le café il faudra attendre d'être dehors ("trop risqué" nous explique le serveur, un sourire dans la voix). Il est temps de partir. Dehors, nous nous rendons compte que plus de 2h30 ont passé, un peu comme si, en passant le sas, nous avions traversé une faille spacio-temporelle qui nous aurait laissé sur une planète hors du temps. Exténuée, je rentre chez moi et m'endors aussitôt, dans ce que jusqu'ici je considérais comme le noir mais sans penser à la luminosité de mon radio réveil, mon magnétoscope, mon téléphone… Mes repères. Enfin.


(http://www.danslenoir.fr/index.htm)

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