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Dans mon immeuble, tout le monde l'a déjà vue au moins une fois. Quand l'ascenceur s'arrête au 3ème, ses occupants frissonnent tous d'appréhension. La porte s'ouvre. Et parfois, elle est là, le regard vague, en robe de chambre. La porte de son appartement grand ouvert, elle nous regarde sans nous voir. Parfois, c'est dans le Hall qu'on la croise. Elle reste derrière la porte et regarde au loin, dehors. Il lui arrive de demander à manger. Le gardien a été ferme : "On lui apporte ses repas, il ne faut rien lui donner à manger". Impression d'un animal en cage à qui il ne faut surtout pas jeter de nourriture. Elle reste là, sans bouger, bloquant parfois le passage. Délicat de la "pousser" sur le côté pour sortir. Le gardien arrive alors et la sermonne, comme on sermonne une enfant : "Il faut laisser les gens partir travailler madame. Rentrez chez vous". C'est un drôle de métier, gardien.
Cette petite femme m'intrigue. Je ne sais pas si elle a de la famille. Je me demande si elle est malade : Alzheimmer ? En tout cas sa petite voix fluette me paralyse à chaque fois.
Vendredi soir, j'accompagnais un ami à son cours de théâtre. Il m'avait prévenue : "A la fin, la prof va te demander d'improviser une petite histoire, c'est la coutume." On assiste à la performance des autres, normal qu'on donne un peu de soi aussi avant de partir. Mon tour arrive. Je n'y avais pas franchement pensé pendant le cours, assez passionnée par le jeu des autres, les remarques de la prof. Elle me briefe alors sur le but de mon impro et je ne sais pas pourquoi, c'est à la petite vieille du 3ème que j'ai pensé. J'ai imaginé son appartement, sa famille, ses albums... Son prénom.
Et d'y penser, c'est idiot, mais ça m'a questionné. Qui sont vraiment ces gens qu'on croise sans les voir vraiment ? Quelle vie ont-ils eu ? Qu'est-ce qui les a amené là ? En tout cas, quel que soit son nom, à cette petite dame, j'ai à présent une pensée émue pour elle.

Ron Mueck
Sans titre (Vieille femme au lit), 2000

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