Ca n'arrive qu'à moi ?

D'abord ca fait tout bizarre. on a l'impression de pénétrer dans un lieu sacré. Prévenant, le chauffeur ferme la porte derrière moi "Faudrait pas que je vous perde en route". En effet, je préfèrerais éviter.... Et puis le train démarre. Je lui pose pleins de questions, j'ai l'impression d'être une môme qui pénètre dans le cockpit d'un 747. "C'est quoi ce bouton là ? et c'est tout automatique ? blablabla" Monsieur s'appelle Benjamin, est assez jeune (28 ans - quand je lui dit ravie "1976 ?" - mon année - il réfléchit deux minutes pour me dire "non, 1977"), est très bien payé, le répète trois ou quatre fois et comme je ne demande pas, finit par me préciser "Oui 1800 euros par mois pour 5 heures de travail quotidien, ca vaut le coup" ce qui lui laisse le temps de jouer de la musique dans 4 groupes différents du jazz funk ("plus de groupes, ca fait plus de fric"). Sic.
Je commence à me demander si le monsieur ne passe pas ses journées à prendre des filles à l'avant et à leur pipoter des histoires, s'inventer une vie extra-ratp trépidante pour se trouver une petite copine. Surtout qu'au bout de la cinquième fois où il me dit qu'il est vraiment content de m'avoir prise en route, que je suis charmante, que mon sourire est vraiment radieux "Pas mariée ? Pas d'enfants ? C'est louche... Ah mais pas célibataire, ca m'étonne pas !", je commence à me sentir un peu mal à l'aise. "J'espère que j'aurais droit a un petit baiser à la fin"... J'essaie de faire un peu d'humour "Pour ça, il faudrait encore que j'arrive à bon port" Et finalement la balade dans les tunnels souterrains en premier plan commence à me peser. Je me sens plus oppressée que si j'étais montée derrière avec les autres sardines. Il ne reste plus que deux arrêts avant le mien. Je le recadre sur son travail, sa musique. Keep smiling. Je réponds plus ou moins à ses questions, commence à regretter de lui avoir dit un peu de ma vie. Plus qu'une station.
Dernière ligne droite à travers les souterrains. Et là, d'un coup, le chauffeur se rapproche et me fait une bise mouillée. Je le repousse, interloquée. Il me dit "J'ai au moins droit à une bise pour la petite promenade". Là j'hésite : je la fais et je suis tranquille... Je la fais et il me colle. J'ai la réponse rapidement, sans même attendre, il commence à me coincer contre la paroi et à me faire quelques bisous affreusement dégoulinants sur la joue. Je m'énerve un peu " T'as un train à conduire je te rappelle". Je fais la fille qui contrôle, qui n'est pas du tout débordée par l'histoire. J'ai pas vraiment de porte de sortie. Et puis on arrive à ma station. Il se replace l'air de rien derrière ses manettes. Me lâche un "J'espère qu'on se recroisera" tout ce qu'il y a de plus sérieux. Je descends sans un mot. Ne me retourne pas. Vexée à mort. En colère de m'être laissée déborder comme une collégienne.
La prochaine fois, je voyagerai dans le wagon. Comme tout le monde. Je rentre, je me nettoie le visage et je fulmine jusqu'à ce que mon homme rentre. Je déballe tout de suite. Ca fait du bien. Ca me calme. Alors j'ai droit à un calin. Un que je veux, un que j'accepte. Et là, c'est toute la différence.