Elle sort de la boutique, les bras encombrés de cartons de pizzas. Le sourire aux lèvres, elle presse le pas. Le fond de l'air est frais, elle a envie de rentrer et de partager avec ses amis qui l'attendent un moment agréable. Pas de cuisine à préparer pour une fois. Un peu de répit. Au carrefour, elle attend son tour, au passage piéton. Elle l'aperçoit alors. Il passe près des voitures arrêtées et demande, qui sait, un peu de monnaie, un ticket restaurant. Un jeune homme sur un scooter lui parle quelques secondes. Le feu passe au vert. Pour elle aussi, elle traverse, et déjà, au fond d'elle, un fond d'appréhension. Et s'il venait lui demander quelque chose, à elle ? Elle regarde ailleurs, se sentant déjà coupable.

« Mademoiselle ? » Son coeur se pince. Elle se retourne. Un groupe de jeunes, et un gars brun, suspendu à son regard. « Excusez-moi, vous connaissez la direction pour Filles du Calvaire ? » Mais elle n'écoute pas. Il l'a vue, avec ses pizzas, il approche déjà d'un pas vif. « Je... Je ne sais pas, par là je crois » Elle repart vivement, également. Mais il la rattrape. La regarde, lui demande, d'une voix implorante en désignant les cartons "Pizza ? Pizza ?" Un fort accent. « Non. » C'est tout ce qu'elle arrive à dire. Elle répète « Non » et ajoute « Désolée » en regardant ailleurs, et en partant vite. Il ne la suit pas. Il doit avoir l'habitude des refus. Pour lui, l'histoire s'arrête là. Pour elle, ça ne fait que commencer. A chaque pas, la honte monte. Elle se dit « Qu'est-ce que j'aurais pu faire ? Ouvrir le carton de pizza là au milieu pour lui en donner un bout ? » Mais au fond elle sait très bien qu'elle aurait pu lui donner carrément une pizza, qu'il en restera surement, qu'ils ne sont pas si nombreux, ceux qui l'attendent. Que eux mangent correctement tous les jours. Qu'elle-même... Trop... Elle n'ose pas se retourner.

Elle arrive chez elle. Prend l'ascenceur, se dévisage longuement dans le miroir. Visage dur. Regard dur. Ouvre la porte. Cris de joie.  Son ami la regarde, il se rend compte tout de suite que quelque chose ne va pas. Elle sent les larmes qui montent. Outre la honte, le dégoût de soi, l'incompréhension, l'impression d'être inutile, le dépit, ne pas savoir quoi faire. Elle va dans une chambre, et les larmes sortent. Son ami vient la réconforter. Elle lui explique, il veut la rassurer « C'est pas ta faute s'il a faim, s'il est dans la misère. tu as eu peur, c'est tout » Elle sait que ce n'est pas ça. Que ce n'était pas juste la peur. Elle sait qu'elle n'est pas responsable de la pauvreté, mais sait aussi qu'elle ne supporte pas de la voir, de plus en plus présente, dans la rue, avec de plus en plus de gens abandonnés. Que ca fait trop longtemps qu'elle se sent impuissante.

Et au travers de tout ça, la décision. Aller chercher le papier aluminium, emballer la pizza, redescendre, seule, affronter sa honte, l'affronter lui. Elle sort. Sur le trottoir d'en face, les tentes que Médecins du monde a distribué cet hiver aux Sans domicile Fixe. Elle voit un homme qui pourrait être lui. Mais ne trouve pas le courage. Va jusqu'au carrefour. Il n'est plus là. Revient lentement sur ses pas. Se décide. Traverse. S'approche des tentes. Deux hommes discutent, en anglais. Elle sait que c'est lui. S'approche, se baisse, parle vite. « Vous m'avez demandé tout à l'heure de la pizza, je ne vous ai pas écouté. Je voulais m'excuser. Pardon. » Il la regarde sans sembler comprendre. Il répète « Pizza » Alors elle lui donne le sac qu'elle a préparé. Il sourit, remercie, tout content, comme si rien n'avait eu lieu, avant. Ca la gêne encore plus. Elle s'excuse encore, échange deux mots avec un autre homme présent, et part. Elle pensait que ça la soulagerait, que ca irait mieux. Mais non. Alors elle reprend l'ascenceur. Et pleure.

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